Tariq Ramadan : une affaire à ne pas classer.

Publié le par Simon Fils

Tariq-Ramadan.jpg__On aurait tort de penser que Tariq Ramadan végète entre deux passages à la télé, ou de négliger l'importance du travail en profondeur que l'homme abat jour après jour.

Ses contradicteurs paraissent se désintéresser du personnage dès lors qu'ils ont refermé le livre qui vient de lui être consacré, ou que les projecteurs de Franz-Olivier Giesbert se sont éteints.

La star européenne de la prédication islamique le sait : on ne s'occupe pas trop de lui sinon pour se faire valoir "contre lui". Contrairement à ce que l'on serait tenté de croire, ce vedettariat médiatique n'est pas du tout ce qui le motive.

Ce qu'il veut, le "Frère Tariq", c'est qu'une majorité de musulmans, en Europe, adhère à ses idées. Idées qu'il ne nie pas se situer dans la droite ligne de son grand-père Hassan El-Banna, fondateur du mouvement des Frères Musulmans, et dans celle de son propre père, Saïd Ramadan, puisqu'il déclare "être fier" de cette ascendance. 

De ce que l'on a rappelé de l'histoire de Saïd, le père, peu de monde a relevé que ce dernier, fondateur du Centre Islamique de Genève, était devenu, en Suisse où il vivait, l'un des plus proches amis de François Genoud, banquier du nazisme, exécuteur testamentaire d'Hitler et financier de l'OLP. 

Il ne serait pas étonnant que Tariq Ramadan, sans renier le boulet d'une telle filiation, explique à son public, béat, qu'il faut "contextualiser". L'homme, on le sait, est malin, intelligent ET malin, il a totalement intégrer le discours de la séduction intellectuelle. Il le dit lui-même : "si je n'ai pas intégré la langue du pays où je suis, je n'ai pas le pouvoir".

Ce soir-là de janvier, à la Librairie Ishtar à Paris, Ramadan n'a pas précisé de quel pouvoir il s'agissait; il n'a pas essayé, non plus, de dissimuler son mépris pour la classe politique européenne et a affirmé, en outre, qu'il était pour une "reconnaissance critique" de la Loi. D'aucuns rappelleront à l'islamiste-philosophe qu'il venait de donner la définition exacte du premier stade, légaliste, de tout totalitarisme.

Mais le fond du problème n'est pas là, car l'on a bien compris depuis longtemps que Tariq Ramadan met tout ce qu'il peut dans la boîte à concepts de la philosophie en la remuant allègrement ; à moins que ce soit involontaire, et que sa connaissance du logos occidental ne repose, pour l'essentiel, que sur une chatoyante rhétorique. Reconnaissons qu'elle donne pas mal d'allure au personnage en regrettant, toutefois, qu'il ne se soit pas encore trouvé quelqu'un pour lui dire que lorsqu'il ne parle pas dogmatiquement de l'islam, Tariq Ramadan ne dit rien de profondément philosophique. 

Et c'est précisément là le fond de l'affaire Ramadan. L'homme, contrairement à ce que certains intellectuels ou politiques lui opposent, n'a pas de double discours. Parce que ceux qui sont son coeur de cible ne le lui pardonneraient pas. Qui sont-ils ?

Ramadan, en les titillant, les désigne directement ; ils appartiennent à cette "petite bourgeoisie, heureuse de son salaire, (qui) oublie ses racines et ses combats ". 

Et "Frère Tariq" de définir, avec un sens aigu du saut périlleux dialectique, la nature du combat oublié par cette population musulmane qu'il veut attirer à lui. Il le fait dans un article mis en ligne sur son propre site où ceux qu'il appelle les "musulmans modérés" sont sommés d'accepter qu'il ne peut y avoir de "modération" que religieuse.

" C'est en ce sens que la voix de ceux qui défendent avec force la modération religieuse (qui représente nous l'avons dit l'immense majorité des musulmans) doit se faire entendre de façon plus "radicale" afin de traduire en des termes adéquats la similarité des valeurs éthiques mais aussi la nature des rapports de force politiques et économiques profondément dissymétriques" écrit Ramadan. 

Et le tour est joué. Pour la galerie, Ramadan parle d'une "similarité des valeurs éthiques" vide de tout sens puisque corrélée de manière "radicale" à des " termes adéquats", et à ce qu'il nomme "la nature des rapports de force" qui n'est ni plus ni moins qu'une manière de souligner l'éventuelle possibilité pour une communauté de se constituer en cinquième colonne.

Autrement dit, l'islamologue convient que ces "modérés" aient le droit de lui grappiller un peu sur sa lecture du Coran à condition, cependant, qu'ils ne perdent pas de vue que, dans la sphère publique, ils se prémunissent contre toute dispersion de leurs "forces". On aura rarement vu un communautarisme atteindre à un tel paroxysme.

Depuis son fameux "moratoire sur la lapidation" jusqu'à cet article où il n'oublie évidemment pas de tremper Israël à sa sauce, un peu à la Hubert Védrine qui n'en rate jamais l'occasion non plus, Tariq Ramadan manipule son public. 

Il tire profit de l'erreur impardonnable commise par les hommes politiques et les media dans leur ensemble qui, au lieu de parler de musulmans "modérés" auraient dû simplement dire, qu'effectivement, le radicalisme et le fondamentalisme islamiques s'opposent à l'islam "moderne", et empêcher ainsi tous les Ramadan d'enfourcher un cheval exclusivement politique.

Il n'est peut-être pas trop tard; à condition toutefois de ne pas classer l'affaire. Pour l'heure, l'homme continue son bonhomme de chemin sans y rencontrer de véritables obstacles, ou bien en les contournant sournoisement comme il vient de le faire, en Suisse, à propos des minarets.

Son combat ne participant ni du religieux ni de la pratique privée de l'islam, il serait temps de lui faire appeler un chat, un chat...même si son "éthique" consiste à nous démontrer que l'animal a aussi le droit d'aboyer.

Simon Fils

Publié dans France

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